HISTOIRE
DE LA POLICE EN FRANCE
La police est, étymologiquement,
l'art de gouverner la cité. Aujourd'hui, le
terme recouvre deux concepts qui ont entre eux
des rapports étroits: l'ensemble des
prescriptions imposées aux citoyens en vue de
la sauvegarde de l'ordre public; l'ensemble des
services chargés de faire respecter ces
prescriptions.
La fonction de police est
celle d'assumer la sécurité interne. Elle
s'exerce ainsi à deux niveaux. Sur un plan
interindividuel, il va s'agir de la régulation
des disputes locales, qui peuvent être liées
à des relations dégradées de voisinage, à
des contentieux matrimoniaux, à des
perturbations de la vie publique (circulation
notamment) et, surtout, à des phénomènes que
les criminologues dénomment «déviance» et
que les juristes enferment pour leur part dans
l'expression d'«atteinte à la sécurité des
personnes et des biens»: meurtres, vols,
destructions, etc. Lorsque les différends
concernent des groupes, on parle alors de
conflits sociaux: ceux-ci débouchent parfois
sur des situations d'émeutes, d'insurrections,
de révolutions.
La police répond à une
fonction d'ordre qui existe dans la mesure où
les ressortissants d'un même territoire
produisent du désordre. Elle a la charge de
faire respecter la «tranquillité publique»,
c'est-à-dire assurer «la conformité des
conduites aux normes établies, pour sauvegarder
entre les membres d'une collectivité donnée le
dénominateur commun nécessaire à la cohésion
et au fonctionnement de cette collectivité».
L'action de la police
consiste donc en sanctions qui vont du droit de
surveillance à l'usage de la force, sanctions
destinées à réprimer la violation des normes
(règles écrites, usages, limites laissées à
l'appréciation) qui régissent le
fonctionnement légitime ou légal d'une
collectivité. Les contraintes posées par
l'existence de violences sociales et politiques
à l'intérieur d'une société constituée sont
bien de tous les temps. En revanche, si la
fonction de police est universelle, elle ne
renvoie pas à des pratiques et à des
structures identiques.
Histoire de la police
L'histoire de la police, dans les sociétés
différenciées, est celle du lent passage d'une
milice à un corps de fonctionnaires. En Grèce,
on déléguait la tâche d'arbitrer les
querelles individuelles à un corps d'esclaves
scythes. À Rome, c'était à des esclaves
gaulois qu'était dévolu le même rôle; quant
aux violences collectives, c'était aux armées
formées de citoyens romains qu'il revenait de
les réprimer – ainsi des insurrections
d'esclaves.
La force publique ne
distingue pas, en conséquence, les aspects privés
et publics. Les esclaves sont une propriété
privée. Cet aspect patrimonial se retrouve
encore plus distinctement pendant le Moyen Âge.
La sécurité intérieure est alors le privilège
de ceux qui ont le droit de se battre: les
chevaliers, regroupés autour d'un seigneur féodal.
Propriétaire des terres, ce dernier est aussi
responsable d'un ordre public qui se confond
avec son ordre privé de châtelain. Il est
assisté dans le nord de la France par un prévôt,
et dans le Midi par un bayle ou un viguier. À
partir du XIe siècle, les villes tentent
de se libérer de la domination du seigneur; les
bourgeois entreprennent de se protéger eux-mêmes
en levant un guet, une compagnie d'arquebusiers,
ou en faisant appel à des mercenaires. Lorsque
éclate un soulèvement paysan ou une révolte
d'artisans, ce sont les armées seigneuriales ou
royales qui viennent à la rescousse des minorités
commerçantes.
La première innovation
bureaucratique, au sens de Max Weber, fut la
constitution, en 1536, du corps de la maréchaussée.
Avec leurs «procès-verbaux», les ancêtres de
la gendarmerie disposent du pouvoir exorbitant
de juger «sur le champ» – au sens littéral
– les criminels de «grand chemin». La première
police fonctionnarisée de sécurité publique
est née. Entre le XVIe siècle et la Révolution,
l'institution s'organise peu à peu et finit par
quadriller le territoire en disséminant des
brigades de cinq hommes sur tous les axes de
circulation. Parallèlement, l'administration
centrale aborde un tournant: la création en 1667
de la fonction de lieutenant de police de Paris,
dont la mission consiste à «assurer le repos
du public et des particuliers, à purger la
ville de ce qui peut causer les désordres»,
introduit la première différenciation entre la
police et la justice. Les commissaires de police
ne vont pas tarder à apparaître. Le mot «police»
désigne désormais une institution liée au développement
et à la consolidation du pouvoir politique dans
les sociétés occidentales. Le Traité de
police de Nicolas de La Mare, paru en 1722,
mentionne douze domaines d'intervention, qui
regroupent en fait l'ensemble de l'action de l'État:
«la religion, la moralité, la santé, les
approvisionnements, les routes et les ponts et
chaussées, les édifices publics, la sécurité
publique, les arts libéraux, le commerce, les
fabriques, les domestiques, les pauvres». Une
formule résume bien la nature de cette
situation: «Avant que la police ne prenne une
forme administrative, c'est l'administration qui
est policière.»
Avec la Révolution française,
une «force publique» destinée à assurer la
protection des personnes et des biens se met en
place. La gendarmerie naît en 1791 de la réorganisation
de la maréchaussée. Le Code de brumaire an IV
retient une définition restrictive de la
police: «La police est instituée pour
maintenir l'ordre public, la liberté, la propriété,
la sûreté individuelle.» La loi du 12
messidor an VIII distingue la police générale
(passeports, mendicité, attroupements, cultes)
de la police municipale (petite voirie, salubrité,
incendies). Autrement dit, la police napoléonienne
se dissocie des actions étatiques qui ne
renvoient pas expressément à un encadrement
policier et des activités de la police locale,
qui sont du ressort de la simple gestion
administrative des affaires urbaines. Un
ensemble déterminé de domaines se dégage qui
recouvre directement des problèmes d'ordre
public. Et ces domaines relèvent des nouveaux
personnels spécialisés de la police, qui s'en
chargeront soit dans un sens de contrôle social
(la prévention), soit dans un sens coercitif
(la répression).
Si une police militaire dépendante
des instances centrales se constitue avec la
gendarmerie, d'autres formations de police
perdurent au XIXe siècle. Les milices
bourgeoises, dont la dernière variante fut la
Garde nationale, créée en 1789, se
prolongent jusqu'en 1872. Le pouvoir
politique renonce alors aux milices: en leur
sein s'étaient manifestées de trop fréquentes
mutineries de la part des sections les plus «populaires».
Quant aux municipalités, elles conserveront une
relative autonomie sous l'autorité du maire,
tout en déléguant la fonction de police à des
«gardiens de la paix» recrutés localement.
Paris connaît un statut particulier. Un corps
de «sergents de ville», au nombre de 7 000, se
met en place sous le Second Empire: ils
deviendront des gardiens de la paix avec l'avènement
de la démocratie parlementaire dans le dernier
quart du siècle. Ils compteront alors 15 000
hommes, que le préfet de police Lépine (en
poste de 1893 à 1913) tentera de
populariser en leur distribuant le bâton blanc
de circulation et en créant les brigades
cyclistes et fluviales. Avant 1940, la
police d'État est donc encore faible, puisque
les agents de la force publique sont recrutés
et payés par les communes et les départements.
Même le commissaire de police demeure sous la
tutelle d'un patron qui n'est autre que le
maire. Mais, après Lyon (1851), Marseille
(1908), Toulon et La Seyne (1918), une étatisation
de vaste envergure rattache la plupart des
polices communales de la banlieue parisienne au
statut de fonctionnaire d'État. Il faut
attendre cependant une loi de 1941 pour que
les polices municipales soient étatisées et
passent sous l'autorité directe du ministre de
l'Intérieur.
Policiers
municipaux à bicyclette vers 1910
L'histoire de la police
met essentiellement en lumière l'essor d'une
police de sécurité publique. Dans les
campagnes ou dans les villes, il s'agit de prévenir
et de réprimer les agressions sur les
personnes, les vols, les querelles, les problèmes
de circulation. La gendarmerie comme les polices
municipales s'attelleront ainsi à la lourde tâche
de ce contrôle social diffus: les fameuses «tournées»
des gendarmes dans le canton en sont la plus
remarquable illustration. Ce qui n'empêche pas
le surgissement de rixes, voire de crimes
imposant le recours à la répression.
Structures policières et
régimes politiques Les fonctions de police
changent radicalement selon que l'on est en présence
d'un régime dictatorial ou d'un régime démocratique.
Dans les États démocratiques, la police est
soumise au droit, lui-même issu de la volonté
populaire. L'action de la police est donc à la
fois légitime et légale. En revanche, elle
connaît deux variantes organisationnelles: soit
une configuration pyramidale, au sein de
laquelle le centralisme fonctionne à coups de décisions
autoritaires et politiques (la France illustre
ce modèle: l'État jacobin dispose d'une police
qui ne cessera de tendre vers le statut de
police d'État, corps d'agents fonctionnaires
dont la carrière dépend directement d'une
bureaucratie contrôlée par le personnel
politique); soit une structure où coexistent
une multiplicité d'entités policières
superposées (les États-Unis et la
Grande-Bretagne représentent les cas
paradigmatiques de cet enchevêtrement de
polices locales et de polices centrales). Généralement,
les grandes affaires judiciaires et les problèmes
majeurs d'ordre public sont de la compétence de
la police fédérale, tandis que les multiples
aspects de la gestion urbaine sont pleinement
assumés par les municipalités, les comtés et
les districts.
Dans tous les cas de
figure, la formation des personnels des polices
des sociétés démocratiques est cruciale. On
enseigne au nouvel engagé non seulement un métier,
une façon de faire, qui comprend la
connaissance du droit et la manipulation des
techniques, mais, avant tout, une éthique. Le
suspect est un citoyen, le manifestant un «citoyen
momentanément égaré». Cette déontologie
s'apprend au contact des anciens. Mais le niveau
d'études augmente lui aussi, lié au mouvement
global de prolongement de la formation
culturelle. L'action de la police est en effet,
soumise à des rapports de force: c'est dans la
mesure où la presse ne peut être muselée par
la police que cette dernière craint les
scandales et, de ce fait, se met elle-même en
perspective; c'est aussi du fait de la séparation
des pouvoirs et de la division du travail que
les divers éléments du puzzle répressif s'équilibrent
les uns les autres. S'il n'y a pas vraiment une
guerre des polices, il existe une interdépendance
entre la justice et la police, mais aussi entre
la police d'État et la gendarmerie, entre les
CRS et la gendarmerie mobile, entre le GIGN et
le RAID, entre la police judiciaire et les
brigades spéciales (antigang). L'ordre policier
est ainsi la résultante d'un système de
pressions réciproques.
Dans les sociétés
totalitaires, l'État est dit policier dans la
mesure où le pouvoir politique doit son
existence à des organisations spéciales et,
notamment, à une police politique totalement
solidaire du régime en place (Gestapo sous le IIIe
Reich, Tcheka sous le régime tsariste, Guépéou
puis NKVD en URSS). Ce qui distingue les États
totalitaires des démocraties réside ainsi dans
la toute-puissance des dirigeants de la police,
qui se manifeste aussi bien sur la population
que sur les agents de l'État. La concentration
du pouvoir policier entre les mêmes mains au
nom d'une division purement technique du travail
répressif aboutit à un régime d'ordre qui se
veut absolu. Dès lors, tous les moyens sont
bons: rafles ou enlèvements (de nuit comme de
jour), tortures, relégation économique, déportation
des membres de la famille, incarcération à vie
dans des conditions qui «raccourcissent» la
peine... La peur quotidienne fait écho à la
disparition de toute «couverture» juridique.
(Voir A. Soljenitsine, l'Archipel du
Goulag.)
Par contraste, les polices
démocratiques, qui opèrent sous contrôle de
la justice, sont maintenues dans un univers de règles
par des élus qui craignent le verdict des urnes
et, plus fondamentalement, dans une tradition de
droits naturels et de libertés publiques.
Ordre et police Les agents
spécialisés dans les fonctions de remise en
ordre s'insèrent dans un univers mental où
l'ordre devient une donnée culturelle. Être un
membre de la police, c'est être peu à peu
converti à une représentation de l'ordre
constitutive d'une réalité faite de
confrontations permanentes avec les «perturbateurs»,
et qui suppose discipline et obéissance aux
chefs. Mais les policiers protègent l'ordre en
se protégeant aussi à l'intérieur d'une
corporation qui rassemble une myriade de
communautés de base: l'équipe de patrouille du
brigadier, l'escadron de gendarmerie mobile, la
section de police judiciaire servent de lieu de
sociabilité face à un monde globalement
hostile. Les forces de police, si elles n'ont
pas à assumer le risque de mort avec autant
d'intensité que les militaires, n'en sont pas
moins confrontées quotidiennement aux violences
sociales qu'elles doivent gérer. Au plus bas
d'une échelle de résistance qui permet de
jauger la fiabilité des policiers, assister à
une autopsie représente un rite de passage pour
les novices affrontés pour la première fois à
l'horreur d'un corps déchiqueté. D'où
l'importance des représentations symboliques
tendant à protéger un ordre mental qui permet
de tenir et de ne pas défaillir. L'uniforme
n'est que l'un des symboles d'unification, à côté
des grades, des ordres formels, de
l'organisation rigide de l'emploi du temps.
L'ordre correspond, dans l'espace culturel des
policiers, à une production de force hautement
fonctionnelle, puisqu'ils se doivent d'être
plus forts que les individus ou groupes «violents».
C'est à ce prix qu'ils peuvent satisfaire à
deux impératifs opposés, dont le respect est nécessaire
à l'équilibre d'une nation moderne et démocratique:
le maintien de l'ordre public et la garantie des
libertés individuelles. Que le fléau de la
balance penche dangereusement vers l'un ou
l'autre: il se produit un déséquilibre
hautement préjudiciable au bon fonctionnement
de l'État. Le policier a pour mission
essentielle la conservation de cet équilibre,
toujours précaire.